Quel est le lien entre la psychanalyse et le vieillissement ?

Un neurologue autrichien pense que les problèmes psychologiques des gens sont profondément liés à leur inconscient. Ainsi, ils pouvaient être guéris par une méthode qui faisait prendre conscience de leurs pensées et motivations inconscientes. Le traitement psychanalytique et la théorie qui en émerge nous contraignent à penser, au regard du temps qui passe, le polymorphisme de l’économie pulsionnelle, la variabilité des modes d’expression du souhait infantile et l’hétérogénéité des relations d’objets. Une telle approche exclut de penser la vieillesse comme un état commençant à tel âge et se définissant de manière évidente ou stable et elle rechigne à partir d’une notion aussi incertaine que celle de « vieillissement ». La démarche du psychanalyste est essentiellement attentive aux formes singulières du vieillissement de telle ou telle personne, aux modalités psychiques qui lui permettent de faire face aux effets du temps tant sur le plan somatique que psychique. Penser ainsi, c’est réintroduire une dimension dynamique qui nous permet d’envisager le sujet, non pas comme subissant passivement le phénomène objectivé du vieillissement, mais comme l’auteur d’un acte qui est celui de vieillir. C’est d’autant plus fondé lorsque nous prenons en considération que, d’une part, la mort n’est pas conséquence du vieillissement mais ce qui survient quand il n’est plus possible de continuer à vieillir et que, d’autre part, la mort ne survient pas seulement à la fin de la vie, mais qu’elle œuvre tout au long de la vie, sculptant les formes viables du vivant 

Le vieillissement, selon la psychanalyse

  D’un point de vue psychanalytique, le vieillissement est un processus psychique évolutif ou par crises qui consiste pour un sujet âgé à intégrer ce à quoi le confronte le fait de vieillir, quant à son désir, au temps et à la mort. Ce travail psychique, conscient et inconscient, débute lors de la  crise du milieu de la vie, lorsqu’apparaissent les premières défaillances et limites corporelles. Le fantasme d’immortalité rencontre alors une limite ignorée par la libido. Il s’agit d’une rude mise à l’épreuve spéculaire du narcissisme et la qualité de ce dernier est un des facteurs du  bien vieillir. Le vieillissement remet en jeu l’identité, active de nombreux processus de deuil d’objets certes mais aussi de soi-même et oblige à faire avec la castration l’humour et les sublimations sont essentiels. On observe un déclin du génital avec des fréquents recours aux pulsions partielles qui nécessite d’être attentif aux risques de désintrication pulsionnelle accompagnée de processus de somatisation. Il y avait dans la vieillesse subjective, une barrière qui excluait les sujets âgés du champ thérapeutique analytique, en raison d’un défaut de plasticité des processus psychiques viscosité libidinale. Sans méconnaître les difficultés à investir de nouveaux objets, ses successeurs s’orientent différemment, soulignant au contraire, les capacités surprenantes de plasticité psychique y compris chez certains vieillards, dès lors que le sujet âgé se déprend des effets du discours négativiste sociétal. Sont au cœur des travaux actuels, la maladie d’Alzheimer ainsi que les situations de vieillesse dépendante pour saisir l’importance de la relation à l’environnement. Enfin, un questionnement sur les aménagements des indications du travail analytique avec le sujet âgé, se double d’une réflexion technique sur le contre transfert éprouvant, et d’une interrogation éthique pour chaque psychanalyste vieillissant. 

Une psychanalyse de personne âgée

La question du rôle dans la vie psychique de l’âge du patient est rencontrée, principalement mais pas uniquement, dans la problématique de l’indication et de la contre-indication du traitement psychique. L’intérêt de la psychanalyse et la psychothérapie psychanalytique des personnes âgées est parti de la demande d’une patiente de 70 ans. Elle était venue me demander de l’aide parce qu’elle souffrait depuis fort longtemps de sentiments d’infériorité et de dépression. Quand on lui a proposé une psychanalyse, elle a d’abord été surprise : À mon âge ? Ce n’est pas possible.  Puis elle a rapidement avoué qu’elle en avait eu le désir depuis des années. Elle a donc fait une psychanalyse avec l’enquêteur, quatre séances par semaine pendant quatre ans. L’expérience a été passionnante et, quand cette analyse a été terminée, de jeunes collègues ont demandé des supervisions car ils souhaitaient entreprendre soit une psychothérapie psychanalytique soit une psychanalyse avec des personnes âgées. Cela  nous a amenée, en particulier, à animer un séminaire de supervision de psychothérapie pendant dix ans à l’hôpital. Dix ans après la fin de sa psychanalyse, on a rencontré par hasard mon ancienne patiente à l’Opéra ; nous avons bavardé, elle allait bien. Elle avait 84 ans et se montrait aussi alerte qu’en quittant l’analyse. On a pu réaliser qu’en psychanalyse, le complexe d’Œdipe s’exprime avec autant de fraîcheur à 70 ans qu’à 20 ans et que le fonctionnement psychique d’une personne âgée n’est pas fondamentalement différent de celui d’une personne plus jeune. C’est pourquoi, d’une façon générale, la technique de base utilisée par le psychanalyste dans les deux cas reste la même. On retrouve les mêmes références fondamentales concernant l’inconscient, le transfert, le complexe d’Œdipe avec ses aspects génitaux et prégénitaux, la compulsion à la répétition, les mécanismes de défense, etc. 

Le vieillissement fait partie de la vie.

Le vieillissement est un enjeu majeur, clinique, politique et économique de notre société contemporaine et illustre bien comment le discours scientifique moderne tend à réduire la personne âgée au vieillissement de son cerveau, d’où l’extension du champ de la démence. L’éthique de la psychanalyse propose de parier sur le sujet, quel que soit son âge, la rencontre et la parole, dans un accueil au cas par cas de la souffrance subjective. La vieillesse est une expérience subjective singulière traversée par des remaniements psychiques, en lien avec le réel du corps et de la mort. Le processus de vieillissement n’est pas seulement la vieillesse. Il n’y a pas que les personnes âgées qui vieillissent. Ce processus irréversible nous accompagne toute notre vie. Mais la plupart du temps, nous commençons à prendre conscience de ce processus lorsque nous commençons à ressentir certains symptômes physiques, comme une moindre résistance dans les activités physiques. Notre société a tendance à associer le vieillissement aux pertes. La culture de la consommation tend à réserver à la vieillesse la catégorie de déficit. Il s’agit d’un aspect sociologique qui touche aux aspects psychologiques du vieillissement. En liant cela au narcissisme, on arrive à Broken Mirror. L’idéal de la société occidentale est de vivre éternellement jeune et beau. Dans le film Orphée, un personnage dit  les miroirs sont les portes par lesquelles la mort va et vient. Sinon, regardez dans le miroir toute votre vie et vous verrez la mort travailler comme des abeilles à travers une ruche de verre. Ce n’est qu’une des nombreuses œuvres de la littérature et du cinéma qui rendent explicite la comparaison humaine occidentale qui associe la vieillesse à la laideur, à la perte de la jeunesse. Compte tenu de la relation que nous avons avec notre propre apparence, il n’y a pas assez d’études pour conclure sur ce que seraient les aspects normaux du vieillissement. Mais il y a même des gens qui détestent leur propre corps à un certain âge. Dans ce cas, l’idéal est de chercher de l’aide.Les femmes et les hommes ne sont pas inertes face à leur vieillissement, lequel s’impose pourtant à eux de façon contraignante. Vieillir engage en effet un travail psychique intense qui mobilise les fragilités de chacun, au risque de la souffrance, et parfois de la pathologie, mais aussi ses ressources et ses potentialités de changement. En explorant les principaux aspects d’une aventure marquée par l’intranquilité et aussi communément partagée qu’éminemment subjective, cet ouvrage montre comment la confrontation à la finitude, à la moindre capacité, ne fait pas en soi de la vieillesse un temps de soumission, mais un temps de compromis, de construction et d’invention pour vivre encore et, parfois, se rencontrer enfin.

Reconstruire sa propre histoire interne

Les personnes qui se sentent dans leur dernière période de vie éprouvent en effet le désir, inconscient ou conscient, de porter un regard sur l’ensemble de leur histoire personnelle interne afin de pouvoir situer la fin de leur vie dans sa trajectoire totale. Des personnes plus jeunes peuvent également ressentir ce désir, mais avec moins d’intensité et d’urgence car elles sont happées par les multiples activités d’une vie trépidante. Leur désir de trouver une cohérence à l’ensemble de leur vie ne vient au premier plan que si elles entreprennent une psychanalyse ou si une maladie ou un accident les amènent à prendre conscience dans la réalité de leur être de l’inévitabilité de leur propre mort. Mais, ce désir revêt par contre un caractère particulier chez les personnes âgées car, à cause de la proximité de la mort, elles sont confrontées à l’angoisse de perdre leur vie et d’avoir à se séparer de leurs objets chers. Elles éprouvent alors un besoin de réparation lié à l’élaboration de la position dépressive. Pour vivre en paix dans le présent elles ont besoin de reconstituer leur histoire interne pour en faire un objet total cohérent, au lieu de le laisser comme un objet morcelé. Trouver une cohérence à sa vie s’intensifie au moment de la quitter car c’est une façon de prendre possession de sa propre existence : il est difficile de céder sa place avant d’en avoir trouvé une, de quitter la vie avant d’avoir le sentiment d’en avoir une, de terminer son histoire interne avant qu’elle soit devenue une  histoire totale, la sienne. Pour les personnes âgées il ne suffit pas de juxtaposer simplement les événements de leur vie. Il s’agit d’en faire une histoire totale ressentie comme un tout dont le sens est modifié par chacun des moments qui la constituent, et dont chaque moment voit son sens se modifier au fur et à mesure que l’histoire totale se crée. Cela nécessite de quitter en fantasme le plan linéaire de la répétition événementielle du quotidien, sans pourtant le perdre de vue, afin de prendre de la distance et considérer la totalité de sa propre histoire telle que chacun peut la reconstruire pour soi-même. En effet, nous vieillissons le plus souvent passivement, sans même y penser, mais pourtant nous pouvons aussi vieillir activement ; dans ce sens, le verbe vieillir ne signifie pas seulement prendre de l’âge mais renseigne aussi sur la manière d’en prendre et en particulier peut signifier prendre de la patine. Le travail de vieillir n’est alors qu’un cas particulier du travail de vivre ; c’est le travail de construire activement la fin de sa vie : je construis ma propre vie et personne ne la construira à ma place. Certaines personnes âgées éprouvent spontanément du plaisir à satisfaire ce désir ; par exemple, elles constituent des albums de photos récapitulant les grands moments de leur vie ou bien elles écrivent leur histoire, d’autres essaient de raconter leur passé ou encore font des rangements pour mettre leurs affaires en ordre. Mais, chez certaines personnes âgées, ce désir reste caché à leurs propres yeux, refoulé même s’il est présent. Elles expriment de façon latente leur demande, et c’est leur entourage qui pourrait découvrir ce dont elles ont besoin sans le dire clairement. Parfois même, dans leur incapacité à reconstruire seules leurs histoires internes, elles se dépriment et il serait alors important qu’un psychanalyste ou un psychothérapeute puisse reconnaître leur désir inconscient et y répondre.